Cédric Klapisch – Interview
Cinéma

Cédric Klapisch – Interview

On a le sentiment que « Ce qui nous lie » a mûri dans votre esprit à la manière, justement d’un grand vin. De son élaboration dans le temps jusqu’à sa dégustation…

Ce n’est pas faux. Il y a vraiment un parallèle entre la fabrication de ce film et celle du vin. A commencer par le temps. Ce film s’est fait lentement et déjà ça, ça s’apparente à un grand vin. Il y a cet exercice de patience qui est très fort. Et l’autre point commun, c’est le plaisir. On ne peut pas aborder le vin sans la notion de plaisir, ni bien sûr la réalisation d’un film.

Ce film, où la passion est au cœur de tout, est jalonné de citations faisant référence à l’écoulement du temps, comme lorsque Jean dit « le temps qui passe n’est pas forcément que du pourrissement, il faut que ça fermente », « L’amour, comme vigne, vit toute l’année… »

Oui, c’était un peu le cheminement logique de ce personnage. Sa compagne lui dit « Tu m’as toujours dit que tu croyais au coup de foudre », il pense que le vrai amour est de passage et que son intensité est liée à la rencontre. Et puis il ne voit pas sa femme pendant longtemps et avec l’absence, il y a quelque chose d’autre qui fermente…

Il sent qu’il a besoin d’elle, que le temps ne fabrique pas que du pourrissement, que ce n’est pas négatif.

Notre époque fabrique beaucoup de croyances dans l’instant alors que beaucoup de choses de notre culture et notre éducation sont liées au fait de faire confiance aux choses qui restent… Il y a quelque chose qui parle de ça dans le film.

Un film qui propose au spectateur une véritable immersion dans le monde viticole.

C’est ce que j’essaie de faire dans chaque film, de rencontrer un univers. Je le fais à la fois pour moi et pour le spectateur. Il est primordial qu’il parte en voyage lorsque la lumière s’éteint.

Vous montrez, également, dans la scène d’initiation œnologique de la fratrie lorsqu’ils sont gamins et qu’ils utilisent leurs mots d’enfants, que le vin est avant tout une histoire de goût et de plaisir, accessible à tous…

Oui, et c’est ce que je pense de tout : une peinture, un film, un spectacle de danse… Il faut partir des sensations et chacun a le droit d’avoir des sensations auxquelles il a accès. Et c’est vrai que lorsqu’on n’a pas les connaissances, que l’on n’est pas un érudit en peinture, en danse ou en vin, on a toujours les sensations. Les enfants sont dans cette immédiateté. Quand ils goûtent le vin, la petite dit « ça sent le citron », le père lui dit « effectivement, il y a trop d’acidité »… Il traduit ça dans son langage. Je voulais ça avec ce film, que ce ne soit pas juste un film destiné aux érudits, aux sachants.

Au moment de la succession, une réplique résume le quotidien des « petits » viticulteurs : « On n’a rien et on se retrouve avec des problèmes de riches ! »

C’est vrai que c’est une situation assez absurde et qui est assez propre à la France. La terre vaut de plus en plus cher. Il y a de la spéculation sur le prix du foncier, particulièrement en Bourgogne. Il faudrait des centaines d’année pour, qu’en vendant du vin, l’on puisse espérer être au niveau du prix de la terre. C’est sûr que lorsque l’on veut garder sa terre, on a l’impression d’être riche… Mais c’est un argent totalement virtuel

D’un point de vue technique, le tournage a-t-il été compliqué ?

Ça a surtout été long. Ce n’est pas un tournage où l’on peut venir la veille et tourner le lendemain. Pour certains tournages, j’ai pu le faire, comme « L’Auberge Espagnole » puisque le principe du film était de tourner dans l’urgence. Là, c’était le contraire, un exercice de patience. Je suis venu il y a 10 ans, puis il y a 7 ans j’ai fait les images du générique. Pendant un an, entre 2010 et 2011, j’ai filmé cet arbre et ces vignes à Pommard et à Meursault aux différentes saisons. C’était assez simple à faire, il fallait juste être très patient. Du coup, il y avait une espèce de douceur sur ce tournage, il n’y avait pas de conflit. Il fallait laisser la parole à la nature !

Sans dévoiler la fin, vous aviez deux « options »… Le choix a-t-il été compliqué ?

Non parce que c’était la fin que l’on avait imaginée dès le départ. C’est l’histoire que l’on voulait raconter. C’est-à-dire qu’aujourd’hui on parle beaucoup d’immigration, des gens qui viennent en France. On ne parle pas beaucoup des personnes partant ailleurs. Au début du film, on voit Jean partant faire le tour du monde et s’installer en Australie et lorsqu’il revient, il a deux cultures. Celle du voyage et celle de ce qu’il a connu de 0 à 20 ans, celle de ses racines, de son terroir, de sa famille… Très ancrés dans cette Bourgogne natale. Du coup, il y a un tiraillement pour savoir qui va gagner entre les deux…

📷 :  Emmanuelle Jacobson-Roques

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