Michel Hazanavicius – Interview
Cinéma Interview

Michel Hazanavicius – Interview

« C’est un film accessible ! »

Entretien avec Michel Hazanavicius qui présente, accompagné de Louis Garrel, « Le Redoutable », son film sur Jean-Luc Godard ce mardi soir à l’UGC Ciné-Cité de Ludres et au Caméo Saint-Sébastien.

Alors qu’elle l’a refusée à d’autres réalisateurs, comment avez-vous réussi à convaincre Anne Wiazemsky, l’ex-femme de Jean-Luc Godard, de vous laisser adapter son livre « Un An après » ?

En fait, c’est le mot « marrant » qui l’a décidé. Après qu’elle m’a refusé l’adaptation, au moment de raccrocher, je lui dis « c’est dommage, je trouve vos roman hyper marrants ». Et là, il s’est passé quelque chose et l’idée d’une comédie l’a séduite.

Du coup, pourquoi Louis Garrel, - impressionnant et habité par le personnage - pour interpréter Godard ?

Le choix de Louis Garrel m’a semblé évident dès le début justement pour ça. Il est un peu l’héritier d’un certain esprit de la Nouvelle vague et pour moi, c’était une « matière » plus simple, plus évidente à travailler. Cet esprit-là, je ne pouvais pas le faire fabriquer par un acteur, il y avait quelque chose qui, intrinsèquement, faisait partie du charme de Louis Garrel que je pensais complètement compatible avec le charme du personnage que je voulais avoir. Et en plus, c’est un très bon acteur ! J’aimais bien l’idée de l’emmener dans une comédie populaire.

Quant au choix de Stacy Martin, qui joue le rôle d’Anne Wiazemsky… Là aussi, l’aviez-vous en tête ?

Non… Quand j’ai écrit le rôle de Godard, je n’avais pas Louis en tête, mais Godard et son phrasé particulier, ses fulgurances, sa capacité à jouer sur les mots… Le personnage de Stacy est un peu plus en retrait. Elle a 20 ans de moins, elle est plus observatrice. Là, j’ai essayé de construire un personnage mais je n’avais pas Stacy en tête. J’avais même commencé à faire des lectures avec une actrice plus jeune. Et en fait, quand j’ai commencé à faire le casting, j’en ai parlé avec Bérénice, qui avait tourné avec Stacy, qui m’a dit « tu devrais la voir » et là, ça m’a semblé évident. C’est à la fois une très bonne actrice et une très belle fille. Comme il y a quelques scènes de nudité, il me fallait quelqu’un qui n’ait aucun problème, aucun malaise avec ça. C’était extrêmement important. Et puis elle a ce visage à la fois totalement pop, dans l’époque, et en même temps une espèce de gravité. Exactement le type d’équilibre que je cherchais pour le film.

Au fil du film, on a le sentiment d’avoir affaire à un Godard tiraillé, prisonnier de son embourgeoisement et son côté révolutionnaire… On est en 1968, il va manifester et on le retrouve ensuite dans une brasserie plutôt chic…

Effectivement, c’est un des nombreux paradoxes que révèle le film. Il joue systématiquement sur des contraires en essayant de trouver des équilibres… Le personnage à la fois bourgeois et révolutionnaire, mais il est aussi à la fois hyper théorique et très sentimental, drôle mais en même temps triste, hyper amoureux mais aussi hyper froid… A la fois généreux et mesquin… C’est un personnage - l’expression est toute pourrie – haut en couleur. Tout est exacerbé ! Donc oui, c’est un personnage qui est complètement paradoxal.

Voire maladroit… On a l’impression que, pour exprimer son amour, il a besoin d’être odieux…

Sur ce truc-là, il me fait penser au scorpion de la fable avec la grenouille. Elle fait traverser un scorpion, elle lui fait traverser une rivière et au milieu, il la pique et meurent tous les deux… Il ne peut pas faire autrement… Ils s’enferment. Après, je ne parle pas du vrai Jean-Luc Godard, je parle de celui que j’ai écrit. Ce Jean-Luc-là est prisonnier de ses dogmes qui l’amènent à être très destructeur. Mais c’était important pour moi de traiter ça de manière très joyeuse, très ludique avec vraiment de la comédie, des effets burlesques, des dialogues savoureux…

On découvre aussi ses lubies comme ses lunettes ou encore ses chaussures…

En fait, le cinéma de Godard est très distancié. Ce n’est pas un cinéma classique avec une identification au personnage comme ça a pu l’être chez Truffaut de qui il était très proche. Là, le film joue toujours sur cette mise à distance et la mise à distance permet la comédie. Ce n’est pas forcément des lubies mais le film s’amuse avec la figure de Godard. Il en fait un personnage, il en fait un être humain. Et c’est vrai que la révolution est dure pour les myopes… Il y a tout un truc logistique, quand on veut faire la révolution, qui n’est pas évident ! Le film s’amuse avec la statue du commandeur que peut représenter Godard et le truc trivial et concret de la vie de tous les jours.

Comme dans la scène du restaurant où il a un échange tendu avec Jean-Pierre Mocky et où il traite sa femme de pu… Et Bérénice lui dit « elle a 70 ans ! » Et lui, réponde, « je ne la vois pas »…

Oui mais ça, c’est de la mauvaise foi totale ! Tous les révolutionnaires ont besoin d’être de mauvaise foi. Quand on commence à parler politique, on a intérêt à être armé de mauvaise foi… Et quand on veut réaliser un film, la mauvaise foi est une qualité intrinsèque au réalisateur.

Même s’il est toujours difficile de comparer le travail des réalisateurs qui ont chacun leur univers et leur façon de travailler, là, parfois, on perçoit une pointe de Tarantino… Notamment avec les chapitres, des apartés…

Il y a pire comme comparaison ! Je le prends extrêmement bien, je suis plutôt flatté par une comparaison comme celle-là ! Après, je ne suis pas arrivé chargé de Tarantino dans la poche. L’inspiration est plutôt sur des motifs Godardiens. Les chapitres viennent d’un film de Godard qui s’appelle « Vivre sa vie ». Mais j’ai remarqué que, en ce moment, beaucoup de films étaient chapitrés. En revanche, faire rentrer du texte dans le film est un truc très godardien, il y a toujours eu beaucoup de texte dans ses films. Je me suis amusé avec des cartons, des choses peintes sur les murs, des slogans…

… Qui font que lorsqu’on le voit une seconde fois, on apprécie le film d’une autre façon…

C’est ça… C’est un truc que j’aime bien, faire des films supportant un deuxième visionnage, je mets plusieurs choses dedans comme « OSS », « The Artist »… Pour « OSS », c’est assez marrant. Il y avait des gamins de 8 ans qui adoraient le film alors qu’on me disait que le film était un peu trop sophistiqué. Là, c’est un peu le même principe avec Godard. Je ne m’adresse pas du tout à ses aficionados, à ceux qui connaissent son univers. C’est un film beaucoup plus simple… Si on a été, une fois dans sa vie, amoureux, le film est alors accessible !

On apprécie, en effet, le film même si l’on ne connaît pas l’œuvre et la vie de Godard…

Je comprends… De toute façon Godard est, dans le meilleur des cas, très intimidant, et dans le pire des cas, il fait peur. Il y a un truc qui n’est pas hyper attirant… Je n’ai pas fait un film de Godard, j’ai fait un film de moi ! Un film très facile d’accès, pas du tout élitiste. Il est populaire en utilisant une figure de l’élite. Si on ne connaît rien de Godard, il y a un vrai plaisir immédiat et simple. Et ceux qui connaissent Godard reconnaîtront d’autres motifs, auront une autre lecture.

Est-ce que Jean-Luc Godard a vu le film ?

Non… Je ne crois pas… Je n’ai pas eu de nouvelles.

« Le Redoutable », ce mardi soir, à 20 h 15, à I’UGC Ciné-Cité à Ludres et au Caméo Saint-Sébastien à Nancy, en présence de Michel Hazanavicius et Louis Garrel.
 

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