Thomas Lilti – “Éprouvant physiquement”

✏️ Yannick VERNINI 28 août 2018
Thomas Lilti – “Éprouvant physiquement”

Après « Médecin de Campagne » et « Hippocrate », le médecin généraliste et réalisateur Thomas Lilti vient, ce mercredi, présenter, en avant-première à l’UGC Ciné-Cité à Ludres, « Première Année ».

Après « Médecin de Campagne » et « Hippocrate », vous nous proposez une immersion dans la vie des étudiants en première année de médecine. Pourquoi avoir voulu la mettre en images, avec ses excès, ses débordements mais aussi et surtout la masse de travail que cela représente ?

Étant médecin, ce parcours qui m’est familier. J’ai eu spontanément envie de raconter ce que je connaissais le mieux pour être au plus proche de la réalité. La première année de médecine c’est l’exemple absolu. Elle est hypersélective, la compétition fait rage entre les étudiants. Finalement, on y apprend plus la compétition qu’un savoir. Ce qui, finalement, est vrai dans beaucoup de filières des études supérieures.

Une compétition dans laquelle Benjamin, joué par William Lebghil, qui a un père médecin, ne veut pas entrer, lui, le bon camarade…

Oui, Benjamin n’a pas vraiment fait de choix dans sa vie. Il a 18 ans, on lui demande ce qu’il veut faire. Il se dit qu’en faisant médecine, il pourra avoir un peu de reconnaissance de son père et s’acheter un peu de tranquillité. Ses motivations ne sont, en fait, pas très bonnes. Puis il se retrouve dans cette première année, il voit autour de lui des gens qui sont déjà à fond dans la compétition. Il y rencontre Antoine, joué par Vincent Lacoste, cet ami qui va devenir un ennemi et qui a une envie folle de devenir médecin. Il se prend alors au jeu et comme il vient d’un milieu où il a acquis certains codes, l’apprentissage du savoir, notamment, il va s’avérer très doué.

C’est vrai qu’il ne fournit pas d’efforts particuliers par rapport aux autres !

Non, il ne bosse pas plus ! Et c’est ça que j’essaie de décrire, cette injustice face au travail, à la réussite, au succès. Nous ne sommes pas égaux face au succès scolaire et l’université ne vient pas la nuancer, au contraire. Elle ne fait, selon moi, que la creuser. C’est ce que je raconte : celui qui a les codes réussit mieux, à travail égal, que l’autre.

Une inégalité qui crée, effectivement, des rivalités encore plus fortes…

Tout à fait ! C’est ce que je reproche à ce système : créer énormément de rivalité, de compétition entre les élèves alors que l’on devrait être dans des années de transmissions de savoir. Là, on les sélectionne sur leur capacité à supporter la pression dans un univers très compétitif… On peut se demander si c’est comme cela que l’on doit sélectionner les futurs médecins.

Il y a d’ailleurs une formule qui résume cet univers : « Apprendre, ne pas chercher à comprendre » !

Ben oui, c’est ce que l’on demande. C’est, en tout cas, ce qu’il faut avoir tout de suite compris, quand on arrive dans ces premières années de sélection. On est là pour être sélectionné, pas pour apprendre. C’est ce qui est terrible ! Ces années où l’on a 19-20 ans, on est en pleine possession de ses moyens pour apprendre des choses. Là, on les passe à se mesurer aux autres.

Des jeunes années qui ne sont pas épargnées par les burn-out…

C’est très répandu en PACES. La répétition de l’effort associé à l’échec, ce sentiment de dévalorisation de soi allié à la surcharge de travail donne l’impression d’avoir raté sa vie. On le retrouve même chez eux qui réussissent. Chez les étudiants en médecine règne une grande instabilité psychologique.

D’un point de vue technique, comment s’est passé le tournage dans ces amphis bondés ?

Il s’est très bien passé. Je me suis entouré de plusieurs centaines d’étudiants en 2e , 3e  et 4e  années de médecine, ils ont participé à la figuration et m’ont apporté leur savoir, leur énergie, ce qui m’a ramené à mes jeunes années. J’ai découvert une jeunesse motivée, volontaire et travailleuse. Je me suis nourri d’eux mais ça a été éprouvant physiquement.

Vous connaissiez Vincent Lacoste, avec qui vous avez déjà travaillé. Pourquoi avoir choisi William Lebghil pour incarner Benjamin ?

J’ai écrit le personnage d’Antoine pour Vincent. J’avais envie de retrouver un personnage qui soit une sorte de cousin du personnage d’« Hippocrate » mais je voulais le donner à un autre acteur. Il se trouve que William est un ami proche de Vincent dans la vie, je trouvais assez joli que Vincent lui « transmette » son personnage d’Hippocrate et je voulais profiter de cette complicité entre eux. C’est une amitié qui ne connaît pas le conflit ou la concurrence. Je voulais m’appuyer dessus durant le tournage. William est une personne très tendre, très bienveillante. Son personnage a pris conscience que dans cet univers, les plus forts doivent tendre la main aux plus faibles et cela, William, avec cette tendresse qui émane de lui, l’a très bien incarné.

Crédits Photos : Manin

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