Thierry Klifa – Interview

✏️ Yannick VERNINI 23 août 2017
Thierry Klifa – Interview

« Mélanger les familles »

Entretien avec Thierry Klifa qui sera à l’UGC Ciné-Cité de Ludres, samedi, pour présenter son dernier film «Tout nous sépare ». Il sera accompagné de Nicolas Duvauchelle.

Pour ceux qui ne vous connaissent pas, comment êtes-vous passé du journalisme à Studio Magazine à la réalisation ?

Ma vraie volonté a toujours été d’être réalisateur, d’écrire des histoires… Je suis rentré très jeune à Studio. Ils voulaient rajeunir l’équipe. Du coup, à 22 ans, je n’avais pas la maturité nécessaire pour écrire des films et tenir un plateau, ça a été un apprentissage extraordinaire. J’ai pu passer beaucoup de temps sur les tournages, observer le travail de gens comme André Téchiné, Claude Sautet, Claude Chabrol… Et même la génération suivante comme Klapish, Salvadori… Quand j’ai fait mon court-métrage, je me suis rendu compte à quel point j’avais appris de choses sans m’en rendre compte ! Je me suis aperçu à quel point je me sentais bien sur un plateau de cinéma.

En parlant de plateau, celui de votre dernier film « Tout nous sépare » est musclé ! Entre Catherine Deneuve, Diana Kruger, Nicolas Duvauchelle, Ken Samaras alias Nekfeu… Comment dirige-t-on une telle équipe où chaque membre semble, de l’extérieur, différent ?

Et finalement pas si différents que ça dans la vie ! Ce sont des gens qui ont des choses à se dire, à se raconter. Ce qui m’a toujours intéressé, c’est de mélanger les familles, les acteurs débutants avec les « stars » reconnues. Du coup, j’ai l’impression que ça crée une alchimie intéressante. Les uns les autres vont s’apprendre des choses. Après on peut penser que Catherine Deneuve et Diane Kruger n’ont pas grand-chose à voir avec Nekfeu, c’est faux. C’est quelqu’un de très cultivé, très intelligent, qui s’intéresse à beaucoup de choses et qui lui-même était très fier de travailler avec de telles actrices. Tout le monde s’est très bien entendu. Nous sommes tous allés le voir en concert ! C’est en le voyant sur scène que l’on prend toute la dimension du personnage, de l’artiste. Pour le film, je trouvais intéressant de confronter des gens venant d’univers différents. Nekfeu a été très bien accueilli par les autres, il y avait quelque chose de très familial dans ce film. On n’était pas sur Paris, le soir on était ensemble.

Avez-vous conscience que le fait de mettre Nekfeu au générique fait que l’on vous attend au tournant ?

Oui… Après, j’ai choisi de le prendre il y a deux ans. J’aime le rap mais je ne suis pas un professionnel. Je l’ai choisi quand je l’ai vu sur la couverture des Inrocks avec Virginie Despentes. J’ai trouvé qu’il avait une gueule intéressante, que son interview était intéressante. Du coup, je suis allé voir sur internet ce qu’il faisait comme rap, ce qu’il racontait. Après, quand on fait un film, on essaie de trouver le meilleur casting pour donner envie aux gens de venir. Le premier spectateur, c’est moi. Et si moi ça m’excite, si l’affiche me donne envie, j’espère que ce sera pareil pour le public. Mais je suis conscient, oui, qu’il y a une curiosité liée à la présence de Nekfeu.

Pour revenir au film, il a été tourné dans le Sud, entre Sète et Perpignan… Évitant ainsi de tomber dans le cliché s’il avait été tourné à Marseille. Un choix qui donne une autre tonalité au film, une autre couleur… Pourquoi ce choix ?

Déjà pour ce que vous dites et ensuite j’aime beaucoup cette région, ses paysages contrastés… Et cette cité de l’île de Thau très cinégénique et inattendue qui n’empêche pas la dureté et la violence qu’il peut y avoir. Il y avait l’eau, le soleil et puis je voulais aussi cette maison, les marécages… Je voulais quelque chose qui fasse penser au bayou de Louisiane, d’assez moite… Je cherchais aussi la proximité, qu’il n’y ait pas un périph qui sépare la banlieue de la ville. La cité est à cinq minutes du chantier naval où travaille Catherine Deneuve. Je voulais vraiment que ces gens se côtoient, se croisent sans forcément se voir, en un lieu unique. J’aime que le danger soit caché, c’est d’ailleurs pour cela que les personnages sont plus ambigus qu’ils en ont l’air.

Des personnages qui, tous, à un moment ou un autre du film, ont des pulsions autodestructrices…

C’est vrai. Il y a déjà les personnages de Diane Kruger et Nicolas Duvauchelle qui ont quelque chose comme ça. Ils sont dans une relation passionnelle, fusionnelle, masochiste… Ce sont eux qui vont entrainer les autres personnages dans quelque chose qu’ils n’ont pas provoqué ! Il y a également quelque chose dans la construction. Cette mère qu’est Catherine Deneuve essaie par tous les moyens de reconstruire sa fille…

… Et Ben Torres (joué par Nekfeu), finalement !

Exactement ! Un lien inattendu va se créer entre Ben et Louise. Eux-mêmes n’attendaient rien de leur rencontre. Dans d’autres lieux, d’autres circonstances, sûrement seraient-ils devenus amis. Je ne voulais pas des personnages qui soient ou tout blanc, ou tout noir. Tout cela est beaucoup plus compliqué !

Vous évoquiez la maison de Catherine Deneuve. On remarque un détail dans la chambre… L’affiche de « La Fille qui en savait trop »… Une affiche qui prend de l’importance au fil du film finalement !

Oui, c’était un petit clin d’œil. On a hésité à la mettre et puis, finalement, je trouvais ça drôle !

Pour revenir au titre du film, « Tout nous sépare »… Tout ne les sépare pas, en fait…

Oui, c’était prendre un titre pour le détourner. Il y en effet moins de choses qui les séparent que de choses qui les rassemblent.

Pour conclure, au générique apparaît Kev Adams en producteur associé…

Tout à fait. C’était au moment où l’on finançait le film et comme il manque toujours de l’argent sur les films, on a proposé à Elisa Soussan et Kev Adams, qui sont associés, d’y participer. Ils ont tout de suite dit oui, avec beaucoup d’enthousiasme, de gentillesse et de curiosité. Ils ont été des partenaires formidables qui m’ont laissé faire le film que j’avais envie de faire. Un film est assez loin de ce qu’ils ont l’habitude de produire mais en même temps, c’est un cinéma qu’ils aiment, qu’ils ont envie de défendre. Kev Adams a l’envie et la curiosité de ce cinéma-là. On enferme les gens dans des cases mais les choses circulent beaucoup plus vite que ça dans le cinéma.

« Tout nous sépare », samedi à 19h, en avant-première à l’UGC Ciné-Cité en présence de Thiery Klifa et Nicolas Duvauchelle.

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